07/10/2012

Un jour dans ta vie de coach...

Nous sommes le 28 mai 2011. Milieu d'après-midi. Championnats LBFA cadets-scolaires à Nivelles. Le concours de triple saut scolaires hommes va débuter. La température est relativement douce, le vent quasi nul. Quelques nuages ça et là, mais pas de pluie au programme.

Bleu participe à ce concours. Avec une seule idée en tête : le minimum pour les Jeux Olympiques de la Jeunesse Européenne (EYOF) qui auront lieu deux mois plus tard à Trabzon en Turquie. De ces EYOF, Bleu en rêve depuis plusieurs mois, depuis que les minimas ont été annoncés en fait. Et c'est devenu un véritable objectif depuis les 14m46 qu'il a réalisés au mois de janvier à Gand. Blanc aurait également dû participer à ce concours, mais il s'est occasionné une déchirure à l'ishio droit dix jours auparavant. Pas de chance pour Blanc qui aurait aimé prendre part à cette petite "sauterie"... Pas grave, il y en aura d'autres !

Blanc est évidemment présent dans le public pour supporter Bleu. De nombreux amis de Bleu sont également venus l'encourager et le porter au-delà de cette fameuse limite fixée à 14m64. Sa maman est là aussi, discrète, tendue. Elle aimerait tellement voir son champion réaliser ces foutus minimas... Pour le voir heureux, épanoui... Et pour qu'il puisse enfin se concentrer sur les examens qui arrivent à grand pas ! Vert, le superman-croupier du CABW, est également présent le long du sautoir. Depuis quelques jours, Vert motive Bleu par tous les moyens. Il a confiance en son petit frère spirituel, il sait qu'il est capable d'atteindre son objectif en ce jour de printemps. Rose, responsable des cadets-scolaires à la LBFA, est dans les parages aussi. Juste avant le concours, je lui demande si un éventuel repêchage est possible s'il n'atteint pas la limite exigée. Elle me répond que non.

Il faudra donc que Bleu saute au-delà de 14m64. Le week-end passé à Herve, il a triple bondi à 14m47, j'ai donc bon espoir. Sinon, ce sera pour le week-end d'après à Dampicourt. Mais si on pouvait éviter le déplacement en terre gaumaise... Je ne me souviens plus des deux premiers essais de Bleu. Plus le moindre souvenir. Il est probable qu'il s'était déjà assuré la victoire. Bleu s'élance maintenant pour son troisième essai. Malgré une fin d'élan un peu étriquée, je devine qu'il va loin. Verdict : 14m61 ! Le sentiment est mitigé : d'un côté, il montre qu'il est en super forme et qu'il a clairement le minimum dans les jambes, d'un autre côté il reste à 3 cm de la barrière fatidique.

Bleu est bien dans son concours, je décide de ne pas l'ennuyer avec un quelconque détail technique. Certains entraîneurs refont un cours de technique à leur athlète entre chaque saut, ce n'est pas mon genre. Les 3 cm, il ira les chercher à la volonté, au mental. Et Bleu, il a tout simplement un énorme mental. Son 4ème essai est du même acabit que le 3ème. La mesure prend plus de temps, l'officiel tarde à donner le résultat. Le suspense est insupportable, et à ce moment-là je hais les officiels comme jamais... Que ce type nous délivre de cette interminable attente!

14m62. Un centimètre de gagné mais il en manque toujours deux. C'est un sentiment de frustration qui règne alors le long du sautoir après la sentence de ce diabolique officiel spadois. Heureusement il reste encore deux essais à Bleu, et mon éternel optimisme me fait garder espoir.

Bleu est déjà retourné à sa place, complètement dans sa bulle. Il a cette capacité à s'isoler, à se concentrer sur son concours. Je me dis que quand même, je dois aller le voir, lui dire quelque chose. D'autant que j'ai la bougeotte. Je vais donc à la rencontre de Bleu au bout de la piste d'élan. J'entrevois une grande sérénité dans son regard. A ce moment-là, j'ai compris. Il va les faire, ces p****** de minimas, et si ce n'est pas au 5ème essai, ce sera au 6ème. Tel est son destin. Son destin de champion. Je lui dis simplement « tu vas le faire ». Avec un brin de fatalité dans la voix. Comme pour dire : « de toute façon, tu n'as pas le choix » !

En attendant le 5ème essai, je ne tiens plus en place. Les autres participants ne semblent être là que pour permettre à Bleu de se reposer entre les essais. C'est à son tour maintenant. Enfin! Il demande la claque, adjuvant indispensable pour réaliser une performance telle que celle exigée par la Ligue. Il émet un petit cri pour se motiver. Deux centimètres à grignoter. Juste deux.

Il s'élance, prend une planche parfaite et semble atterrir plus loin que lors de ses deux tentatives précédentes. La tension est à son comble. L'officiel voit la mesure sur le décamètre, sourit, annonce 14m... et attend quelques secondes avant de nous donner les centimètres. J'ai vraiment envie de descendre sur le sautoir et de l'étrangler. Ce mec est sadique ! Puis vient la délivrance : 65.

Je me prends la tête à deux mains, me retourne vers la rue, comme pour mieux profiter du moment présent, sans être distrait par quelque élément extérieur. Quelqu'un me prend par la taille en criant. Sur le moment, je ne me demande même pas de qui il s'agit. Plus tard, je compris qu'il s'agissait en fait de Jaune. Je me ressaisis, jette un coup d'oeil du côté de la piste et voit Bleu courir vers l'élan de javelot, son maillot de club à la main. Il hurle de joie. La plus belle des images.

L'émotion m'envahit, j'ai les larmes aux yeux. Je m'étais toujours dit que lors du saut qualificatif de Bleu, je lèverais déjà les bras durant son deuxième bond, je remettrais ma veste avant la mesure, et je quitterais le sautoir, imperturbable, une fois la distance annoncée. Juste pour faire le malin. Hé bien non, j'ai les yeux tout mouillés, au même titre que Rose d'ailleurs qui pourra s'occuper d'un athlète de plus à Trabzon. Les dernières semaines furent difficiles pour Bleu à cause de ce satané mal de dos, qu'il aura finalement su dompter pour atteindre son nirvana. Je suis tout simplement heureux pour lui.

Mais ma conscience extra-professionnelle est vite de retour, car Bleu doit encore participer à la finale du 200 mètres. Finale qui a pris du retard à cause de lui. Bleu n'a pas le temps de changer de pantoufles et va donc courir la finale avec ses spikes de triple. Je me dirige vers le départ et lui crie quelques conseils inutiles auxquels il répondra par un grand sourire. Ce 200, ce sera du pur plaisir pour lui, une sorte de demi-tour d'honneur en compagnie de 5 valeureux sprinteurs en bagarre pour un titre. Très pragmatique, Rose me demande si c'est une bonne idée qu'il fasse ce 200. Elle a peur qu'il se blesse. Mais je sais très bien qu'il ne peut rien lui arriver car aujourd'hui les dieux du Groupe Sauts veillent sur lui ! Je la rassure, donc. Pour la petite histoire, Bleu ne terminera même pas sur le podium de ce 200 mètres.

Je ne revis Bleu qu'une dizaine de minutes plus tard pour une très chaleureuse accolade. Il l'avait fait ! On l'avait fait ! Et on ne devra pas se taper Dampicourt le week-end prochain... Le podium fut magnifique. Quelqu'un du club a réussi à convaincre la responsable catering d'offrir une bouteille de champagne à Bleu, ce qui relève de l'exploit. Bleu rayonne sur le podium. Je découvre à ce moment-là les deux athlètes qui ont terminé deuxième et troisième du concours. Ils n'étaient donc pas là uniquement pour permettre à Bleu de se reposer entre les sauts. A leur niveau, ils sont tous aussi méritants que lui.

Une fois le podium terminé, je me dirige vers la buvette du foot. Il fait drôlement soif tout d'un coup ! Sur le chemin, je rencontre Noir qui a suivi le concours de loin. Il me dit que c'est fantastique ce qu'il s'est passé, qu'il a vibré en compagnie d'autres personnes aimantées par le bar. Et il promet qu'il ira à Trabzon! Je le reconnais bien là, à la fois généreux et irréaliste. Et un peu bourré, aussi... L'après-midi s'est donc terminée dans la buvette du CSN. Une table se constitue, avec Bleu, Blanc, Jaune, Vert et d'autres... Il est temps pour tout le monde de laisser peu à peu filer l'émotion, et de commencer à intégrer l'exploit, de le laisser emplir notre conscience. Je bois un verre avec Rouge, mon alter ego de club de Spa. Une bonne Jean De Nivelles!

Bleu fêtera sa qualification avec Blanc dans un restaurant « gastronomique » de la Place Emile Delalieux. Un bon pain-boulette, juste récompense d'une journée inoubliable. Pour ma part, la journée se terminera dans un confortable salon de l'Avenue Général Jacques, avec Brun dans les parages. Brun, également entraîneur des cadets-scolaires au CABW, et avec qui je vais une nouvelle fois refaire le monde de l'athlé. Jusqu'à ce que mes yeux se mettent à pleurer, de fatigue cette fois...

Ne faisant pas partie de la délégation belge pour les EYOF, comme aucun autre entraîneur francophone d'ailleurs, je ne me suis pas rendu à Trabzon. J'ai suivi les résultats du concours de qualification de Bleu en live sur le net, tout en chattant avec Rouge. J'ai exulté dans ma chambre à coucher en voyant apparaître la performance de Bleu lors de son 3ème essai. 14m68! Avec un vent légèrement trop favorable pour que la performance soit homologuée, mais le principal était qu'il se qualifie pour la finale! Une finale qui se disputera le lendemain des qualifications et dont il terminera 12ème et dernier, son dos le faisant trop souffrir. Ces EYOF furent une expérience extraordinaire pour Bleu, que ce soit au niveau sportif ou au niveau humain.

Si je n'ai pas été à Trabzon avec Bleu, j'ai pu participer au stage pré-EYOF à Gand. Je garde un immense souvenir d'un entraînement dans la salle de Gand. La salle était vide, il n'y avait que Bleu et moi sur le tartan. Tous les autres athlètes et entraîneurs étaient sur la piste extérieure à ce moment-là. Grands moments de coaching. Juste un athlète avec son coach. Et un sautoir. On en a profité. A fond.

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10:52 Écrit par Hugues dans Divers | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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